France 2006

Publié le par Antonin Prade

Pour ne pas oublier en ces fêtes de fin d'année à quel point la France de 2006 va mal, à quel gâchis humain la relativisation de toutes les règles et de toutes les autorités a mené et l'ampleur du chantier pour 2007 et les années suivantes, voici un petit article un peu désespérant sur les auteurs de l'incendie du bus marseillais en novembre dernier, où une jeune fille a été brûlée vive :

Huit jeunes gens très ordinaires LE MONDE | 27.12.06

MARSEILLE CORRESPONDANT RÉGIONAL

Elle gît toujours sur son lit d'hôpital de la Conception à Marseille. Depuis deux mois, sa famille se relaie sans relâche à ses côtés : Mama Galledou, étudiante sénégalaise de 26 ans gravement brûlée sur tout le corps, était dans le bus marseillais de la ligne 32, incendié le 28 octobre au soir. Huit mineurs marseillais, dispersés dans toutes les prisons du Sud-Est, sont mis en examen pour "incendie volontaire ayant entraîné une infirmité ou une mutilation permanente". Ils risquent jusqu'à vingt ans de réclusion criminelle. Il semble bien, pourtant, qu'ils n'aient pas du tout réalisé la gravité de leur acte.

Les deux juges d'instruction connaissent déjà beaucoup de choses de ces mineurs "qui n'ont pas le physique des faits qu'ils ont commis", comme le dit Me Catherine Bui, qui défend l'un d'eux. Presque tous ressemblent "à un gamin qui a grandi trop vite", comme le dit un autre avocat. L'âge de ces jeunes gens va de 15 ans à 17 ans. Et le plus jeune, "tout frêle, tout petit, a l'air de sortir du CM2", selon son avocat, Me Philippe Vouland.

Sept d'entre eux habitaient les différentes cités que dessert l'arrêt de bus Les Lilas, un autre y venant souvent voir sa grand-mère et ses amis. Leurs familles sont souvent "dans un terreau de difficulté sociale", comme l'explique Me Jean Boudot, avocat de la famille Galledou. Mais elles sont très différentes.

Dans deux cas, le foyer semble vivant et calme : le père et la mère travaillent et s'occupent au quotidien de leurs gamins, qui sont de bons élèves. Bien sûr, il y a des histoires plus compliquées : après une séparation douloureuse, une maman seule, débordée et vivant entre RMI et allocations familiales, a un aîné déjà en prison. Le papa d'un autre est seul et chômeur, mais il semble couver ses enfants, et ses deux filles réussissent parfaitement bien.

Cet échantillon de jeunes gens paraît représentatif de la diversité qu'on rencontre dans les quartiers nord de Marseille. Deux sont de bons élèves, et un grand gaillard qui mesure 1 m 80 à 17 ans est inscrit dans un lycée privé classique pour échapper, selon ses parents, aux mauvaises influences des établissements difficiles. Les autres naviguent avec plus ou moins de bonheur dans des lycées professionnels. Un seul semble avoir lâché prise.

Le portrait judiciaire est aussi contrasté : un seul a connu la prison, et très brièvement. Un autre, dont le défenseur dit qu'il est "psychologiquement troublé", a eu maille à partir avec la justice des mineurs pour des outrages.

Amateurs de PlayStation et télévision en tête, ils sont tous mordus de foot, que pratiquent régulièrement quatre d'entre eux. Mieux : un des plus jeunes est capitaine de son équipe, quand un autre, judoka émérite, dispose de deux licences d'arbitre pour des sports collectifs. Comme le dit Me Hakim Ikhlef, qui le défend : "Cela montre qu'il sait ce qu'est l'autorité et l'interdiction de la violence."

Et pourtant... Neuf semaines après les faits et autant de jours de détention, après plusieurs auditions par la police et les juges, ils n'ont pas encore pris la mesure du forfait. Demandant une liberté provisoire qui lui a été refusée, l'un d'entre eux a esquissé quelques mots de compassion envers la victime. "Elle était étudiante comme moi", s'excuse-t-il. Mais tous ceux qui les ont entendus constatent, comme Me Alain Molla, avocat de la partie civile, "qu'ils restent dans le déni de la réalité". Et Me Boudot d'insister : "Pas un n'a dit : "Je suis accablé", devant le juge."

Ils reconnaissent pourtant tous avoir participé à ce que la justice appelle officiellement "une opération décidée, préparée, exécutée en commun". Mais, alors qu'ils connaissent certainement le rôle de chacun dans l'interception du bus, dans le maintien des portes ouvertes afin de faire évacuer les passagers, dans le jet de l'essence prise dans deux bouteilles préalablement cachées dans un buisson, personne ne veut avouer avoir jeté le mouchoir enflammé. Et personne ne veut dire qui l'a fait.

Comme l'explique Me Michel Lao, qui défend un jeune homme de 16 ans : "Ils racontent les faits comme s'ils avaient été commis par d'autres." Un autre avocat précise : "Les faits sont reconnus quand les juges leur sortent les vers du nez. Mais sans émotion." Comme s'ils avaient été commis "par le groupe, dont ils reconnaissent faire partie, "le groupe" endossant une responsabilité qu'ils n'ont pas tout à fait". Un avocat estime "qu'ils constituaient plus qu'un groupe informel, mais moins qu'une bande organisée". Me Boudot propose une image : "C'est comme quand un souffle de vent fait tournoyer quelques feuilles et que, bientôt, quelques autres viennent s'agréger autour d'elles, formant un tourbillon qui retombe avec le vent. Là il y a probablement quelques meneurs, plus bravaches que les autres, et d'autres qui suivent et participent."

"De toute façon, on est tous responsables de la même manière", a dit l'un des jeunes gens, quand l'autre se sent "juste coupable d'avoir voulu voir". Car il est acquis qu'ils ne voulaient blesser personne : la conductrice et les passagers ont témoigné qu'ils ont crié aux passagers de sortir du bus.

Gommant la souffrance de la jeune fille, ils s'en tiennent à leurs intentions initiales : il s'agissait de montrer que les jeunes Marseillais "bougent eux aussi" et peuvent faire comme ceux qui avaient brûlé un bus à Nanterre ou à Lyon. Me Thierry Ospital, chargé de la défense d'un fils de maçon, soupire : "D'un certain point de vue, c'est encore plus effrayant de constater que brûler un bus n'a, pour eux, rien de grave."

Ces huit jeunes gens baignent encore dans l'irresponsabilité, qui s'accompagne parfois d'un "sentiment d'importance" plus ou moins avoué. Le sentiment d'avoir brillé et de n'être pour rien dans les souffrances infligées à Mama Galledou.

PS : On notera juste la légère différence d'interprétation de la crise des banlieues entre ce qui peut ressortir de cet article et ce que raconte le Parti Socialiste (communiqué d'octobre 2006) : "Les atteintes volontaires à l’intégrité physique ont augmenté (...) depuis 2002, sur un terreau de montée des inégalités sociales. Le gouvernement n’a même pas tenu ses maigres engagements et le désespoir s’accroît."

 

Publié dans Politique

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