Le blog d'Antonin Prade
Politique, économie, société
Réflexions au fil de l'eau et de l'Histoire
Les troubles que connaît
actuellement le système financier américain, et par extension toute l'économie mondiale laissent songeur. Voilà des établissements financiers qui ont eu pendant des décennies pignon sur
rue, archétype d'un modèle de capitalisme inventif et débridé, qui s'effondrent comme des chateaux de cartes? Voilà les vaisseaux amiraux de la puissance américaine réduits à espérer, à
mendier l'aide de -horreur! - l'Etat Fédéral? Voilà le système financier mondial pendu au bon vouloir de parlementaires de coins reculés des Etats-Unis qui n'ont pas envie de déplaire à des
électeurs tout aussi reculés?
On avait depuis longtemps l'impression que les Etats-Unis ne voulaient plus assumer les responsabilités d'ordre mondial que leur hyperpuissance leur conféraient, mais n'en souhaitaient que les
avantages. Cet égoïsme, devenu choix politique à l'échelle d'une nation, accepté et financé par toutes les autres nations responsables, est en train de tirer à sa fin :
les droits de tirage sont épuisés. Et sous nos yeux ébahis, l'histoire s'accélère soudainement, l'hyperpuissance passe la main. Par à-coups certes, avec des sursauts, sans doute, mais
indubitablement et irrémédiablement.
L'hyperpuissance américaine s'est établie sur plusieurs piliers issus de plusieurs moments historiques victorieux,en gros 1918, 1945 et 1989.
La puissance militaire américaine , tout d'abord, qui a sauvé le monde des totalitarismes qui le guettaient au XXème siècle et qui est devenue irrattrapable par aucune nation dans les années
1990. La puissance américaine s'est ensuite -surtout - fondée sur le modèle économique et social d'un pays qui a généré les plus grands groupes industriels, les plus grandes banques, les plus
grandes innovations articulées dans un capitalisme devenu la référence économique ultime. Garant de la justice civile et sociale nécessaire à cet alliage de puissance militaire et
économique, les Etats-Unis disposent et bénéficient du système politique le plus stable du monde, si ce n'est celui du Royaume-Uni, encore une fois devenu un modèle. Cerise
sur le gateau : le mode de vie américain, véhiculé par l'usine à rêves d'Hollywood, fait fantasmer le monde entier. Voilà pour les attributs de l'Empire.
Or, que voit-on depuis ce début de XXIème siècle, si ce n'est une fissuration, maintes fois annoncée, mais désormais tangible, du colosse ?
L'armée la plus puissante du monde, embourbée en Irak et en Afghanistan face à une guérilla multiforme, est désormais incapable, financièrement et matériellement, de mener
plusieurs conflits en même temps. Le comportement des Russes en Géorgie laisse également à penser que la puissance militaire théorique des Etats-Unis n'est plus suffisamment
dissuasive.
La puissance économique, industrielle et financière de l'Amérique, est quant à elle à bout de souffle, après des années de surrégime. Les moteurs traditionnels, avec comme symbole l'automobile,
se sont peu à peu éteints face à une concurrence mondiale plus productive, et il a fallu stimuler l'ensemble à coups de déficits budgétaire et extérieur, d'inflation des actifs et de
créativité financière, produits dopants aux effets aujourd'hui épuisés.
Même les fleurons technologiques de l'Empire, comme Microsoft, conserve leurs avantages concurrentiels avec des stratégies monopolitistiques si honnies outre-atlantique. L'industrie
financière, tout à la fois fer de lance et icone symbolique (le grand public réalise assez peu la puissance fantasmatique du simple nom de Goldman Sachs et, jadis, de Lehman Brothers dans
l'imaginaire de la communauté financière mondiale), du pays s'effondre à vitesse réelle et à un rythme jamais vu dans l'histoire (6 des 15 plus grands établissements financiers américains
ont tout simplement disparu de la carte en un an).
Quant au modèle politique américain, la quintessence du libéralisme politique anglo-saxon, il peut être considéré, du point de vue des Européens, comme grangrené par la dictature de l'instantané,
le lobbying, la religion et la démagogie idéologue. Le choix, absurde, de Sarah Palin comme potentille de vice-présidente de McCain et les vicissitudes de l'adoption du Plan Paulson en sont
sans doute les exemples actuels les plus marquants.
Quant à Hollywood, l'usine à rêves d'un monde qu'elle n'arrive plus à penser, elle en est aujourd'hui à recycler indéfiniment des supers héros des années 50, à réinventer des
séries sur des policiers ou des urgentistes ou à -mal- retranscrire des films européens dans un décor californien.
Dernier rempart, dernier symbole, le sport professionnel de haut niveau, où la suprématie historique des Etats-Unis a désormais été battue en brêche par les Chinois aux JO de Pékin. Les
nouveaux Barbares se parant des oripeaux de l'Empire...
En ce début du XXIème siécle, le choix stratégique, politique, économique, social et culturel historique des Etats-Unis, qui présupposait un niveau de vie des américains "non
négociable" et une croissance éternelle de la richesse à un rythme insoutenable est à bout de souffle, mis à bas par trop d'excès et fossoyé par les Républicains, qui ont mis le pays à genoux en
moins d'une décennie. D'aucuns se réjouiront, et pour des mauvaises raisons, du tournant historique et de la nouvelle époque qui s'annonce. Mais ce qui s'annonce pour le monde du XXIème siècle
qui a perdu sa boussole, c'est une période de troubles et d'incertitudes qui n'est pas sans rappeler les quelques siècles qui ont succédé à la chute de l'Empire Romain, au Vème siècle.
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